Investissements France-Afrique : 23 milliards annoncés à Nairobi pour accélérer les projets d’infrastructures, d’énergie et de technologie
23 milliards d’euros annoncés sur deux jours, dont 14 milliards portés par des acteurs français publics et privés. Pour les ETI, l’enjeu n’est pas diplomatique mais commercial : transformer ces montants en carnets de commandes, joint-ventures et plateformes industrielles exportables.
À Nairobi, la France et des partenaires africains ont officialisé un volume d’investissements présenté comme devant générer « plus de 250.000 emplois directs en France et en Afrique ». Derrière le chiffre, un signal clair : l’accès au marché africain se jouera par l’investissement, les partenariats et le financement structuré, davantage que par l’aide classique.
Un contexte de concurrence accrue, avec une logique “investissement” assumée
Le Sommet Africa Forward s’est tenu à Nairobi les 11 et 12 mai, avec plus de 30 dirigeants africains. Le choix d’un pays anglophone marque une volonté de diversification géographique, à un moment où l’influence française recule dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest.
Dans ce paysage, les ETI françaises se retrouvent face à une concurrence plus dense, notamment chinoise. Le Kenya a, par exemple, résilié un contrat de plus d’un milliard de dollars sur une extension autoroutière initialement attribuée à un consortium mené par Vinci, avant de le confier à des entreprises chinoises.
Parallèlement, l’argument “taille du marché” progresse. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) est opérationnalisée depuis le 1er janvier 2021. Elle vise à fluidifier les échanges intra-africains, ce qui renforce l’intérêt de raisonner en hubs régionaux plutôt qu’en pays isolés.
Les faits : 23 milliards annoncés, et une répartition sectorielle très orientée infrastructures et tech
À la clôture du forum des affaires, Emmanuel Macron a annoncé « 23 milliards d’euros d’investissements pour l’Afrique ». Dans ce total, 14 milliards sont présentés comme strictement français, combinant investissements privés et projets portés par des opérateurs publics. Les 9 milliards restants proviennent d’investisseurs africains.
Le bloc français agrège des engagements d’entreprises, de fondations et de fonds d’investissement, ainsi que des projets développés par des opérateurs de financement public : l’AFD, Proparco et la Direction générale du Trésor. Proparco, filiale de l’AFD dédiée au secteur privé, intervient via financements, garanties et accompagnement, ce qui en fait un levier directement mobilisable pour des ETI à l’export.
Les montants annoncés couvrent plusieurs formes d’investissement : investissement direct, prises de participation et partenariats. Ils mobilisent aussi plusieurs instruments : fonds propres, prêts, garanties et subventions.
La ventilation sectorielle communiquée met en avant quatre pôles majeurs :
La transition énergétique, avec 4,3 milliards d’euros.
Le numérique et l’intelligence artificielle, avec 3,76 milliards d’euros.
L’« économie bleue », avec 3,3 milliards d’euros.
L’agriculture, avec 1 milliard d’euros.
À ces priorités s’ajoutent 942 millions d’euros fléchés vers la santé, 300 millions vers l’industrialisation et 250 millions vers le secteur bancaire et financier.
Enfin, un projet emblématique a été cité : le groupe français CMA CGM prévoit d’investir 700 millions d’euros pour moderniser un terminal du port de Mombasa, un actif logistique clé pour l’Afrique de l’Est. Ce type de projet structure les flux et peut tirer une chaîne de sous-traitance, d’équipements et de services où les ETI ont une carte à jouer.
Lecture ETI : où se situent les relais de croissance, et quels risques opérationnels anticiper
Pour une ETI, l’intérêt de tels paquets d’investissement dépend d’un point précis : la capacité à capter des marchés “exécutables” rapidement. Autrement dit, des lots, des contrats et des co-investissements où la gouvernance, la conformité et les garanties sont clarifiées.
Premier relais : la transition énergétique. Le montant annoncé (4,3 milliards) correspond à des besoins souvent compatibles avec le savoir-faire des ETI industrielles françaises : équipements électriques, efficacité énergétique, services d’ingénierie, maintenance, digitalisation des réseaux. Cependant, la compétitivité se joue sur le financement. Les ETI qui savent s’adosser à des schémas mêlant prêts, garanties et cofinancements sécurisent leur exécution et réduisent le risque pays.
Deuxième relais : numérique et IA (3,76 milliards). Le potentiel est élevé, mais le marché est fragmenté. Les ETI du logiciel, des services IT, de la cybersécurité et des infrastructures critiques peuvent y trouver des projets, à condition de cibler des cas d’usage concrets : identité numérique, services financiers, logistique, santé, éducation. Dans la pratique, la création de valeur passe plus souvent par des partenariats locaux et des modèles “platform + intégration” que par une simple exportation de licences.
Troisième relais : l’économie bleue (3,3 milliards) et, plus largement, les infrastructures portuaires et maritimes. L’investissement de 700 millions d’euros à Mombasa suggère une stratégie de corridor logistique. Pour les ETI, l’opportunité se situe dans les équipements de manutention, l’ingénierie portuaire, les systèmes d’information portuaires, la sûreté, ainsi que la maintenance et la formation. En revanche, les risques contractuels sont typiques des grands projets : délais, variations de change, contenu local, et exposition politique.
Quatrième relais : agriculture (1 milliard) et agro-industrie. Ici, les ETI françaises peuvent se différencier sur la transformation, le stockage, la chaîne du froid, la qualité et la traçabilité. L’enjeu est de bâtir des modèles économiquement robustes, car la sensibilité aux prix, l’accès à l’énergie et la logistique peuvent fragiliser les business plans.
Enfin, la présence annoncée de dirigeants de grands groupes comme TotalEnergies et Orange indique que les “locomotives” seront actives. Pour les ETI, cela peut ouvrir des voies de référencement et de co-traitance. Mais cela peut aussi durcir la concurrence sur les talents, les sous-traitants et les conditions d’achat.
Perspectives : l’exécution comme juge de paix, et un sujet central pour le financement export
Les annonces mettent en avant un basculement de discours : « l’Afrique a besoin d’investissements » plutôt que d’aide publique. Dans les faits, la frontière est moins nette, car les instruments publics restent au cœur des montages, via l’AFD, Proparco et des outils du Trésor.
Pour les ETI, la prochaine étape est donc très opérationnelle : identifier les guichets, les projets “sourcés” et les partenaires locaux crédibles, puis sécuriser des structures de financement adaptées. Les prêts du Trésor, par exemple, sont conçus pour financer des projets d’infrastructures à forte composante française, ce qui peut soutenir des exportations d’équipements et de solutions industrielles.
Le Kenya, de son côté, cherche à inscrire ces discussions dans un agenda plus large sur le système financier international et la prise en compte du coût du risque, dans un contexte d’endettement élevé de plusieurs pays africains.
En définitive, le volume annoncé donne une trajectoire, mais la création de valeur pour le tissu d’ETI dépendra d’un indicateur simple : la conversion des intentions en contrats, puis en projets livrés dans les délais, avec des marges maîtrisées.

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