Financé par 11,6 millions d’euros, Caviar de Neuvic sécurise deux piscicultures et vise plus de 22 tonnes de caviar par an
Avec deux piscicultures acquises près de Perpignan, Caviar de Neuvic change d’échelle. Le producteur périgourdin vise une capacité annuelle de plus de 22 tonnes de caviar Baeri et Osciètre, contre 7 tonnes aujourd’hui.
L’opération, financée par une levée de 11,6 millions d’euros, illustre la trajectoire d’une PME française du luxe alimentaire. Elle mise sur des actifs piscicoles, une ressource en eau sécurisée et une intégration poussée de la production.
Une croissance externe dictée par le temps long
Le groupe Huso, qui commercialise ses produits sous la marque Caviar de Neuvic, a acquis deux piscicultures à Salses-le-Château, dans les Pyrénées-Orientales. Les deux sites représentent 20 hectares, soit une surface équivalente à celle du domaine historique de Neuvic, en Dordogne.
Le choix du site répond d’abord à une contrainte industrielle. Les bassins sont alimentés par des eaux de résurgence dont la température reste comprise entre 17 et 18 degrés toute l’année. Cette stabilité thermique constitue un avantage pour l’élevage d’esturgeons, activité très sensible à la qualité et à la température de l’eau.
La société a également repris un cheptel de 150 tonnes d’esturgeons. Elle prévoit de couvrir les bassins avant de les exploiter à pleine capacité. Tous les caviars continueront toutefois d’être élaborés dans le laboratoire de Neuvic, ce qui maintient le site périgourdin au centre du dispositif de transformation.
Le calendrier souligne la spécificité financière de la filière. Un esturgeon demande environ dix ans d’élevage avant la production de caviar. La montée en puissance vers plus de 22 tonnes annuelles doit donc s’étaler sur sept ans. Pour une ETI agroalimentaire en devenir, l’opération immobilise du capital bien avant la génération des volumes attendus.
11,6 millions d’euros pour sécuriser l’outil industriel
Le financement de 11,6 millions d’euros réunit Crédit Mutuel Equity, Olma Luxury Holdings, déjà actionnaire de l’entreprise, et des investisseurs privés. Cette combinaison de capital-développement et d’investisseurs historiques répond au profil d’un projet fondé sur des actifs biologiques à cycle long.
Caviar de Neuvic ne part pas d’une page blanche. Fondée en 2011 par Laurent Deverlanges, l’entreprise comptait 60 salariés et réalisait près de 10 millions d’euros de chiffre d’affaires selon un communiqué de présentation de Caviar de Neuvic publié en 2025. Son capital associe depuis plusieurs années des fonds spécialisés, des banques et des investisseurs entrepreneuriaux.
La stratégie ne consiste donc pas seulement à acheter davantage de biomasse. Elle vise à renforcer la maîtrise de l’amont, depuis les conditions d’élevage jusqu’à la transformation. Dans le caviar, ce contrôle de la chaîne de valeur conditionne la régularité des volumes, la qualité organoleptique et la capacité à défendre un positionnement premium.
Le groupe affirme aussi privilégier un modèle de producteur plutôt que de négociant. Cette distinction est déterminante sur un marché où certains opérateurs peuvent importer et assembler des origines diverses. Elle donne à l’entreprise un argument de traçabilité, mais impose aussi une discipline forte en matière de financement, de biosécurité et de gestion des aléas climatiques.
Le défi de la concurrence chinoise
L’expansion intervient dans un marché européen marqué par l’abondance de caviar chinois à prix compétitif. Pour les producteurs français, l’enjeu n’est pas de rivaliser uniquement par les volumes. Il est de valoriser l’origine, le savoir-faire et les conditions de production afin d’éviter une banalisation d’un produit historiquement associé au luxe gastronomique.
La reconnaissance de l’IGP Caviar d’Aquitaine, enregistrée le 18 février 2025, apporte précisément un outil de différenciation. Elle protège une production issue d’une aire géographique définie et encadre les pratiques d’élevage et de transformation. L’INAO indique que quatre producteurs participent à cette démarche collective.
En 2024, 16 tonnes de Caviar d’Aquitaine IGP ont été produites et 76 % des ventes ont été réalisées en France, selon les données économiques publiées par l’INAO. Ces chiffres montrent le poids du marché domestique, mais aussi le potentiel d’une offre française mieux identifiée auprès des restaurateurs, épiceries fines et consommateurs européens.
Les nouveaux sites de Salses-le-Château ne relèvent pas de l’aire de l’IGP aquitaine. Ils permettront donc à Caviar de Neuvic d’accroître sa production sous ses propres références Baeri et Osciètre, sans pouvoir revendiquer cette indication géographique pour les volumes issus de ces élevages. La séparation des origines devra rester claire dans la stratégie commerciale.
Un cas d’école pour les PME du vivant
Cette croissance externe révèle une réalité souvent sous-estimée : les entreprises du vivant doivent investir avant de vendre. Ici, la capacité future dépend de la disponibilité d’une eau adaptée, du cheptel acquis, des équipements de protection et de plusieurs années d’élevage.
Pour Caviar de Neuvic, le succès de l’opération reposera sur l’exécution. Il faudra conduire l’intégration des deux sites, protéger la qualité sanitaire des élevages et absorber les coûts fixes de la montée en charge. La société devra aussi transformer l’augmentation des volumes en débouchés rentables, alors que la pression tarifaire demeure vive.
Le pari reste néanmoins cohérent avec une logique de Mittelstand français : consolider des savoir-faire rares, sécuriser l’approvisionnement et préserver la valeur ajoutée sur le territoire. Dans le caviar comme dans d’autres filières agroalimentaires premium, la compétitivité ne se jouera pas seulement dans le bassin d’élevage, mais dans la capacité à convertir l’origine et la traçabilité en marge durable.

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