Filière défense : les difficultés de Tarbes mettent à l’épreuve la continuité industrielle française
La fragilité d’un fournisseur peut mettre sous tension toute une chaîne industrielle stratégique. Aux Forges de Tarbes, les difficultés financières se doublent désormais d’un signalement à la justice, alors que le site fabrique des corps d’obus de 155 millimètres destinés notamment aux canons Caesar.
Forges de Tarbes : la DGA porte le dossier devant la justice
Le 15 octobre 2026, Patrick Pailloux, délégué général pour l’armement, a annoncé avoir saisi la procureure de la République. Il intervenait devant la commission de la défense de l’Assemblée nationale, dans le cadre des travaux budgétaires pour 2027. Le signalement concerne des décisions de gestion récentes des Forges de Tarbes.
Selon ses déclarations, la situation financière de l’entreprise s’est rapidement dégradée pendant l’été. La Direction générale de l’armement suit donc le dossier avec le ministère de l’Économie. Une délégation s’est également rendue sur place le 13 octobre pour examiner le fonctionnement de l’usine.
Cette intervention marque une nouvelle étape dans un dossier déjà sensible. Le site appartient depuis 2021 à Europlasma, un groupe industriel engagé dans la reprise d’entreprises en difficulté. Il occupe une place singulière dans l’approvisionnement français en corps creux d’obus de gros calibre.
Une échéance réglementaire au 31 décembre
Parallèlement, la préfecture des Hautes-Pyrénées exige une remise en conformité des équipements sous pression. L’arrêté du 9 octobre fixe une échéance au 31 décembre 2026. Sans requalification périodique concluante, les équipements concernés devront cesser de fonctionner. Des sanctions administratives restent également possibles.
Cette procédure découle d’une inspection menée le 9 juillet. Elle avait identifié cinq équipements dont la requalification accusait un retard depuis juin. Neuf autres devaient atteindre leur échéance à partir de la mi-août. L’administration avait demandé une commande avant le 10 août pour engager les contrôles des quatorze équipements.
L’entreprise a sollicité un report à fin septembre, en invoquant les difficultés à trouver un prestataire et les coûts associés. Le dossier met ainsi en évidence un enjeu concret pour les industriels : financer l’entretien réglementaire reste indispensable à la continuité de production. La perspective de commandes ne remplace pas cette dépense.
Une cession à 150 millions d’euros, mais sous conditions
Le devenir capitalistique du pôle défense ajoute une autre incertitude. Le 10 avril 2026, Europlasma a annoncé des négociations exclusives avec un investisseur français pour une cession de 150 millions d’euros. Ce montant concerne ses activités de défense, et non les seules Forges de Tarbes.
Le périmètre annoncé comprend le développement, la production et la commercialisation de corps creux d’obus de moyens et gros calibres. Dans ses résultats annuels, le groupe a ensuite précisé que cette estimation restait indicative. Sa confirmation dépendait notamment d’un audit satisfaisant pour l’investisseur. Il ne s’agissait donc pas d’une recette acquise.
Les comptes soulignent l’écart entre développement commercial et équilibre financier. Pour 2025, Europlasma a publié un EBITDA négatif de 19,8 millions d’euros. Le groupe l’attribuait notamment aux contraintes opérationnelles et à la hausse des charges d’exploitation. Ce chiffre concerne l’ensemble du groupe, pas uniquement l’usine tarbaise.
En avril 2026, Europlasma a aussi annoncé un programme obligataire pouvant atteindre 45 millions d’euros sur trente-six mois. Le financement repose sur des obligations convertibles, auprès d’Environmental Performance Financing, une société du groupe Alpha Blue Ocean. Le communiqué avertit d’un risque important de dilution pour les actionnaires.
Pour les ETI de défense, la solidité des fournisseurs devient centrale
Le cas tarbais illustre une difficulté pour les ETI industrielles : accroître les volumes suppose de financer simultanément les machines, leur maintenance et l’exploitation courante. Au regard des difficultés constatées, l’enjeu ne se limite donc pas à trouver un acquéreur. Il porte aussi sur sa capacité à soutenir durablement l’outil industriel.
L’État avait déjà explicité cette priorité. Dans une réponse publiée au Sénat le 3 septembre 2026, le ministère des Armées indiquait suivre la cession. La DGA devait veiller au respect des engagements opérationnels et à une logique durable de souveraineté nationale.
Pour les donneurs d’ordre et leurs sous-traitants, deux éléments restent désormais décisifs : la régularisation des équipements avant fin décembre et la clarification du financement industriel. Une valorisation annoncée ne suffit pas à garantir la disponibilité d’une capacité de production stratégique. C’est cette continuité opérationnelle que le dossier des Forges de Tarbes met à l’épreuve.

Laisser un commentaire
Réagir