Sauver Fibre Excellence : l’enjeu industriel et énergétique qui conditionne 670 emplois et la filière bois-papier française
Quand une ETI industrielle perd la maîtrise de son coût de l’énergie, c’est toute une chaîne de valeur qui vacille. Pour Fibre Excellence, l’enjeu est immédiat : préserver 670 emplois directs et éviter une rupture d’approvisionnement en pâte à papier produite en France.
Placée en redressement judiciaire le 27 avril, l’entreprise a vu une offre de reprise déposée in extremis, à la date butoir, devant le tribunal de commerce de Toulouse. Le dossier, porté par des dirigeants du groupe, reste toutefois conditionné à la levée de clauses suspensives, en particulier sur le prix de l’énergie.
Une ETI au cœur d’un maillon stratégique de la filière bois-papier
Fibre Excellence se présente comme le seul producteur français spécialisé dans la pâte à papier marchande. Ses deux sites industriels, à Saint-Gaudens (Haute-Garonne) et Tarascon (Bouches-du-Rhône), concentrent une partie critique de l’amont papetier : la fabrication de pâte destinée ensuite à de multiples usages, de l’hygiène à l’emballage.
Au-delà des emplois directs, l’entreprise met en avant un poids significatif dans l’écosystème forêt-bois. Sur sa communication institutionnelle, le groupe associe son activité à environ 10 000 emplois indirects et indique un chiffre d’affaires 2024 d’environ 300 millions d’euros.
Pour de nombreuses ETI de la filière, la question n’est pas seulement industrielle. Elle est aussi contractuelle et logistique : la sécurisation des volumes, la stabilité des prix de la fibre et la continuité d’exploitation des sites structurants conditionnent la charge des unités en aval.
Les faits : une offre de reprise déposée au dernier moment, sous conditions
Le 27 avril, Fibre Excellence a été placée en redressement judiciaire. Dans ce cadre, une offre de reprise a été déposée un lundi, à la date limite fixée, par des dirigeants du groupe, avec l’objectif annoncé de constituer une nouvelle entité reprenant l’intégralité des actifs et des salariés.
L’offre a été présentée en amont aux organisations syndicales. Elle doit désormais être examinée par le tribunal, avec une audience annoncée au 17 juin.
En parallèle, la juridiction commerciale a convoqué la direction pour un point sur la trésorerie. Ce séquencement illustre un classique des dossiers industriels en procédure collective : la viabilité opérationnelle se joue autant sur le financement de court terme que sur les paramètres économiques de long terme.
Sur le terrain, les collectivités territoriales se sont positionnées. La région Occitanie a indiqué vouloir participer à hauteur de 5 millions d’euros à l’offre de reprise. De son côté, la direction a évoqué un soutien des régions Occitanie et Sud, ainsi que la présence annoncée de nouveaux investisseurs au tour de table.
Mais la reprise n’est pas acquise. Un représentant CGT a rappelé que le projet restait « soumis à des clauses suspensives » à lever avant le 17 juin, et a pointé un point de blocage majeur : le prix de l’énergie demandé par les repreneurs, jugé non aligné avec l’offre formulée par l’État.
Analyse : l’énergie, variable pivot d’un sauvetage industriel
Le nœud du dossier tient à un mécanisme de ciseaux. D’un côté, Fibre Excellence fabrique de la pâte à papier. De l’autre, l’entreprise produit aussi de l’électricité à partir de bois et de copeaux, une activité présentée comme complémentaire.
Or la hausse du cours du bois et des copeaux a pesé sur cette branche énergie, au point de la rendre déficitaire selon les éléments communiqués. Autrement dit, ce qui devait contribuer à la compétitivité s’est transformé en facteur de pertes, avec un effet direct sur la trésorerie et la solvabilité.
Mi-avril, l’entreprise a demandé à être placée en cessation de paiements. Dans la séquence qui a suivi, l’actionnaire indonésien s’est désengagé, faute de rentabilité. Les représentants de Jackson Wijaya ont indiqué ne pas envisager d’investissement supplémentaire, tout en affirmant avoir investi près de 300 millions d’euros.
Pour les ETI industrielles, ce cas illustre une réalité de plus en plus fréquente : la compétitivité ne dépend plus seulement des coûts de production « usine ». Elle dépend de paramètres exogènes, comme l’énergie et la matière première, qui peuvent faire basculer l’équation économique en quelques trimestres.
Ensuite, la discussion sur le tarif de rachat de l’électricité agit comme une ligne de crête. Le gouvernement a proposé, sous conditions, une hausse de 20 % du tarif de rachat de l’électricité, jugée insuffisante par la direction. Dans un modèle exposé à la volatilité du combustible bois, quelques points de tarif peuvent décider du maintien, ou non, d’un équilibre d’exploitation.
Enfin, le dossier rappelle l’ampleur des effets domino. Le délégué général de Fibois Occitanie a alerté sur la dépendance amont : les deux usines consommeraient 135 semi-remorques de bois par jour, et « des milliers d’emplois indirects » seraient en jeu. Pour les fournisseurs, la liquidation d’un client de cette taille n’est pas un incident. C’est un choc de demande, avec une reconfiguration forcée des débouchés.
Perspectives : calendrier judiciaire serré et arbitrages industriels structurants
La prochaine étape se joue au tribunal, avec une audience annoncée au 17 juin. D’ici là, les clauses suspensives doivent être levées, dont celles portant sur l’énergie. C’est le point le plus sensible, car il conditionne la crédibilité du plan et la capacité à sécuriser un financement.
Le rôle des régions, déjà engagé par une contribution annoncée de 5 millions d’euros côté Occitanie, peut aussi peser sur le bouclage, notamment via des dispositifs d’accompagnement, de garanties ou d’ingénierie financière. Cependant, ces apports ne remplacent pas une compétitivité structurelle des sites.
Pour l’écosystème ETI, l’enjeu dépasse Fibre Excellence. Si l’outil industriel est préservé, c’est un signal de résilience pour une filière exposée aux coûts énergétiques et aux tensions sur la biomasse. À l’inverse, une liquidation amplifierait le risque de dépendance aux importations et fragiliserait des sous-traitants déjà contraints par des marges étroites.
Dans ce dossier, la question centrale reste donc la même : à quelles conditions économiques un producteur français de pâte à papier peut-il rester compétitif, tout en assurant un socle d’emplois et de débouchés pour la filière bois ? La réponse se construira, en grande partie, dans l’arbitrage énergie des prochaines semaines.

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