Euroapi accélère sa restructuration, abandonne le projet B12 et prévoit une baisse d’activité de 10% en 2026 : conséquences pour la rentabilité des ETI pharmaceutiques
Quand un acteur français des principes actifs annonce une baisse d’activité d’environ 10% en 2026, le signal dépasse son seul périmètre. C’est toute la chaîne pharmaceutique des ETI industrielles — sous-traitants, façonniers, chimistes de spécialités — qui lit une même réalité : la pression asiatique et la rationalisation des portefeuilles rebattent les cartes.
Euroapi, ex-filiale de Sanofi, accélère sa transformation et renonce à un projet d’augmentation de capacités sur la vitamine B12 à Saint-Aubin-lès-Elbeuf (Normandie). L’entreprise acte aussi que son objectif de performance opérationnelle « ne sera pas atteint en 2027 » et que l’exercice 2025 a été difficile.
Un contexte sectoriel sous tension : souveraineté affichée, compétition mondiale réelle
Depuis la crise sanitaire, l’Europe a remis la question des principes actifs (API) au centre des priorités. Pourtant, la dynamique de marché reste dominée par des logiques de coûts et d’échelle, souvent favorables aux capacités asiatiques sur les molécules les plus “commoditisées”.
Dans ce paysage, les industriels européens n’ont qu’une voie robuste : se différencier. Autrement dit, se positionner sur des produits à barrières à l’entrée, sécuriser des contrats plus longs, et renforcer l’excellence industrielle pour absorber la volatilité des volumes.
Pour les ETI françaises exposées à la chimie fine et à la pharma (ou à leurs maillons amont), la séquence est instructive : la compétitivité se joue autant sur le choix du mix-produit que sur la discipline de capex et la capacité à réallouer vite des ressources.
Les faits : baisse des revenus, pertes accrues, mais amélioration de l’EBITDA
En 2025, Euroapi a enregistré des revenus en recul de 7%, à 848 millions d’euros. L’entreprise évoque une concurrence asiatique forte et une baisse de 26,4% des ventes à Sanofi, son ancienne maison-mère, dont elle cherche à réduire la dépendance.
La perte nette s’est creusée à 211,2 millions d’euros, après 130,6 millions d’euros en 2024. Dans le même temps, l’EBITDA publié s’est amélioré, passant de -43,6 millions d’euros à 9,9 millions d’euros, signe d’un redressement opérationnel malgré un niveau de profitabilité encore fragile.
Pour 2026, le groupe anticipe une nouvelle baisse d’activité d’environ 10%. Euroapi attribue cette perspective à « l’impact négatif de la rationalisation du portefeuille, de l’arrêt de contrats et d’une pression concurrentielle qui continuera de s’accentuer ».
Sur le volet industriel, l’entreprise rappelle avoir réduit son empreinte avec la cession du site de Haverhill (Royaume-Uni), finalisée le 30 juin 2025, à Particle Dynamics. En parallèle, un atelier du site de Francfort a été mis en pause.
Enfin, Euroapi stoppe son projet visant à augmenter les capacités de production de vitamine B12 à Saint-Aubin-lès-Elbeuf. Cette décision illustre une inflexion : prioriser la rentabilité et l’allocation de capital sur des segments jugés plus défendables.
Analyse : ce que la stratégie “Focus-27” dit aux ETI industrielles
Le plan Focus-27 repose sur une logique claire : réduire l’exposition aux activités à faibles marges, recentrer l’outil industriel, et faire remonter la part de produits différenciés. Euroapi précise ainsi qu’en 2025, « 66 % des ventes de l’offre catalogue d’APIs ont été générées par des produits différenciés ».
Pour une ETI, la mécanique est familière : la “sortie” des produits non rentables est souvent douloureuse à court terme, car elle crée un trou d’activité. Mais elle évite de mobiliser des équipes, des capacités et du cash sur des références structurellement perdantes.
Le point d’attention, en revanche, est l’effet ciseaux. Une rationalisation trop rapide peut dégrader l’absorption des coûts fixes si le plan de montée en puissance sur des produits à plus forte valeur n’est pas synchronisé. Euroapi assume d’ailleurs une baisse d’activité en 2026, ce qui signifie que la trajectoire sera d’abord un sujet d’exécution.
Autre enseignement pour le Mittelstand français : la dépendance client. La baisse de 26,4% des ventes à Sanofi illustre le risque d’un portefeuille trop concentré. Pour beaucoup d’ETI sous-traitantes, la question n’est pas seulement d’ajouter des clients, mais de diversifier par secteurs, zones géographiques, et types de contrats.
Enfin, la décision d’enterrer le projet B12 en Normandie rappelle une règle de gestion souvent sous-estimée : un capex “stratégique” n’est stratégique que s’il est finançable et rentable dans un contexte de prix mondial. Quand la concurrence devient trop agressive, la souveraineté industrielle se heurte à la réalité du compte de résultat.
Perspectives : une année 2026 charnière pour la crédibilité industrielle et financière
La feuille de route d’Euroapi se joue désormais sur deux fronts. D’abord, stabiliser les marges malgré la baisse de volumes annoncée. Ensuite, prouver que la réduction d’empreinte industrielle et la rationalisation du portefeuille se traduisent par une amélioration durable, et pas seulement par un rebond technique de l’EBITDA.
Pour l’écosystème des ETI de la pharma et de la chimie fine, l’enjeu est immédiat : la sélection par la valeur s’accélère. Les donneurs d’ordres arbitrent plus vite, et les contrats les plus défendables iront aux acteurs capables de garantir qualité, traçabilité, continuité d’approvisionnement et compétitivité totale, pas seulement un prix facial.
Dans ce contexte, l’arrêt du projet de vitamine B12 à Saint-Aubin-lès-Elbeuf n’est pas qu’un fait divers industriel. C’est un indicateur de la discipline de capital qui s’impose désormais à tout acteur intermédiaire : investir moins, investir mieux, et concentrer les moyens sur des segments où l’Europe peut tenir un avantage industriel.
À court terme, 2026 s’annonce comme une année d’arbitrages. À moyen terme, la question clé reste la même : Euroapi parviendra-t-elle à transformer un redressement opérationnel en trajectoire de croissance rentable, tout en réduisant sa dépendance historique à Sanofi ?

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