Commandes militaires et trésorerie : le défi de la capacité industrielle défense des Forges de Tarbes
Aux Forges de Tarbes, le problème ne relève plus seulement de la montée en cadence. Il touche désormais à la continuité même de production d’un maillon critique des munitions françaises de 155 mm.
Le site tarbais fabrique les corps creux ensuite intégrés aux obus destinés notamment aux canons CAESAR. Or, alors que les besoins militaires ont explosé depuis 2022, l’usine fait face à des arrêts, à des difficultés d’approvisionnement et à une forte tension financière.
Un fournisseur critique au cœur de la filière munitionnaire
Les Forges de Tarbes occupent une position singulière dans la base industrielle et technologique de défense. Pour KNDS France, leur production de corps creux de 155 mm constitue un approvisionnement sans alternative immédiate sur le territoire national.
Cette dépendance a pris une dimension stratégique avec la guerre en Ukraine. La reconstitution des stocks et le soutien aux alliés ont replacé la disponibilité des munitions conventionnelles au centre de la souveraineté industrielle.
En décembre 2025, Europlasma et KNDS France ont annoncé un accord de trois ans. Il prévoit la livraison de 60 000 à 150 000 corps creux sur la période 2026-2028. Le contrat peut être reconduit pour trois années supplémentaires. Le contrat KNDS des Forges de Tarbes pour les obus de 155 mm
Pourtant, les commandes annoncées ne suffisent pas à sécuriser l’exécution industrielle. Selon plusieurs témoignages internes, l’activité a été interrompue entre la mi-août et la mi-septembre. Les salariés évoquent aussi l’absence de matières premières depuis mars, des pannes répétées et des équipements en fin de cycle.
Cette situation illustre un risque classique pour les ETI industrielles stratégiques : disposer d’un marché, d’un savoir-faire et d’un client de premier plan, sans posséder les moyens financiers et opérationnels nécessaires pour transformer ce potentiel en volumes livrés.
Des objectifs industriels loin d’être sécurisés
Le décalage entre les ambitions affichées et la capacité réellement disponible est documenté. Lors d’une audition parlementaire, une ancienne représentante syndicale a indiqué que l’usine avait produit 70 000 corps en 2025, contre un objectif de 160 000 unités. Elle a également fait état de pannes, d’arrêts de production et d’une productivité insuffisante.
De son côté, la Direction générale de l’armement a évoqué une capacité de 65 000 corps en 2026, avec une cible de 100 000 unités en 2027. Cette trajectoire reste donc très inférieure au haut de la fourchette du contrat conclu avec KNDS. L’audition parlementaire sur les capacités des Forges de Tarbes
Le sujet dépasse le seul site pyrénéen. Dans une filière de défense, une défaillance chez un sous-traitant critique peut ralentir toute la chaîne : forge, usinage, chargement, assemblage puis livraison des munitions.
Pour les ETI du secteur, la leçon est nette. La hausse des budgets de défense ne garantit pas, à elle seule, la performance. Elle exige des investissements de productivité, une sécurisation des achats et une trésorerie capable d’absorber les aléas de production.
L’État avait accordé 7 millions d’euros d’avances remboursables en 2022 et 2023 afin de moderniser l’outil industriel. Les difficultés actuelles interrogent donc directement l’efficacité du pilotage des aides publiques, mais aussi la capacité du donneur d’ordre et de l’actionnaire à imposer un plan d’investissement industriel vérifiable.
Une trésorerie sous pression et une cession attendue
La fragilité industrielle se double d’une inquiétude financière. Des salariés signalent des versements de salaires tardifs et s’interrogent sur la trésorerie de l’entreprise. La direction a par ailleurs confirmé une opération de cession-bail conclue le 18 mars 2026 : le site a été vendu, puis reloué à son exploitant.
Cette opération peut libérer rapidement des liquidités. En revanche, elle remplace un actif immobilier par une charge locative récurrente. Pour une entreprise industrielle déjà contrainte, elle renforce l’exigence de visibilité sur les marges, les commandes fermes et le besoin en fonds de roulement.
Au niveau du groupe, Europlasma a publié un chiffre d’affaires 2025 de 70,4 millions d’euros, en hausse de 65,9 %, mais une perte nette part du groupe de 35,6 millions d’euros. L’EBITDA s’est établi à -19,8 millions d’euros. Les résultats financiers 2025 publiés par Europlasma
Le groupe s’appuie aussi sur des financements par obligations convertibles assorties de bons de souscription d’actions. L’Autorité des marchés financiers rappelle que ce mécanisme est souvent utilisé par des sociétés qui ne disposent plus d’un accès suffisant au crédit ou aux émissions classiques de capital. Les risques des financements OCABSA selon l’Autorité des marchés financiers
La souveraineté industrielle exige un repreneur-capex
Europlasma a ouvert en avril 2026 des négociations exclusives avec un investisseur français pour céder ses activités de défense, pour un montant annoncé de 150 millions d’euros. Le périmètre comprend notamment les Forges de Tarbes. Les discussions devaient aboutir au plus tard le 15 octobre 2026.
Le ministère des Armées indique suivre cette cession afin qu’elle respecte les engagements opérationnels et s’inscrive dans une logique durable de souveraineté nationale. La réponse du ministère des Armées sur la cession du pôle défense
L’enjeu ne consiste donc pas uniquement à trouver un acquéreur. Il faut un actionnaire en mesure de financer rapidement les machines, les stocks de matières, la maintenance et les compétences. Sans ce socle, le carnet de commandes restera une promesse plus qu’un levier de réindustrialisation.
Pour le Mittelstand français, le dossier tarbais rappelle enfin qu’une capacité souveraine ne se décrète pas. Elle se construit par des investissements patients, une gouvernance lisible et une exécution industrielle robuste.

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