SiPearl fait du processeur européen un levier industriel avec une première commande pour le supercalculateur JUPITER
Avec 61 milliards de transistors, Rhea1 franchit une étape commerciale décisive : SiPearl a livré ses premiers échantillons à Bull le 22 septembre 2026. Leur intégration dans le supercalculateur JUPITER commence, avant une arrivée sur le marché annoncée pour fin 2026.
Pour les ETI industrielles françaises, l’enjeu dépasse la nationalité d’une puce. Il concerne l’émergence d’une offre européenne de calcul, au service de la simulation, de l’ingénierie et du traitement des données. JUPITER doit notamment servir les industriels, aux côtés des chercheurs et des organismes publics.
Du programme européen aux premiers équipements
SiPearl provient du consortium European Processor Initiative, qui vise à ramener en Europe les compétences en microprocesseurs haute performance. L’entreprise a démarré ses opérations en janvier 2020, avec un financement européen. Elle compte 200 collaborateurs en France, en Espagne et en Italie : elle ne relève donc pas encore des ETI par ses effectifs. Son activité touche néanmoins directement leur environnement technologique.
Le calendrier permet de distinguer trois étapes. En juillet 2025, SiPearl annonçait avoir transféré la conception de Rhea1 à TSMC pour lancer sa fabrication. Le 13 mai 2026, ses équipes ont allumé le premier processeur. Enfin, la livraison à Bull ouvre désormais la phase d’intégration dans un système client. Il ne s’agit donc pas encore d’une commercialisation généralisée.
À Jülich, en Allemagne, Bull intègre Rhea1 dans sa plateforme BullSequana XH3000. Le processeur doit équiper une partie du module de calcul central de JUPITER, complémentaire de son module à accélérateurs graphiques. La documentation de l’exploitant prévoit une partition de 162 nœuds, avec deux processeurs Rhea1 par nœud. Cette architecture ne repose donc pas exclusivement sur la technologie de SiPearl.
Une souveraineté de conception, pas une autonomie industrielle complète
Rhea1 réunit 80 cœurs Arm Neoverse V1, quatre piles de mémoire à large bande passante et quatre interfaces DDR5. SiPearl a confié sa fabrication à TSMC, à Taïwan, avec une gravure de 6 nanomètres. Le qualificatif européen désigne ainsi sa conception, et non l’intégralité de sa chaîne de production.
Cette distinction compte pour les directions industrielles. Rhea1 représente une capacité supplémentaire de maîtrise technologique en Europe, sans supprimer la dépendance à une fonderie asiatique. SiPearl fonctionne selon un modèle sans usine : l’entreprise concentre ses ressources sur la conception et confie la production à un partenaire spécialisé.
Par ailleurs, la puissance annoncée ne suffit pas à établir la compétitivité économique du produit. Dans leur communiqué de septembre, SiPearl et Bull évoquent des essais encourageants, mais précisent que les résultats doivent encore être consolidés. Ils annoncent leur publication à l’automne. À ce stade, ces déclarations ne permettent pas de chiffrer un avantage de performance ou de consommation face aux solutions concurrentes.
Un financement de 130 millions d’euros à convertir en revenus
Le développement illustre l’intensité capitalistique des semi-conducteurs. Le 8 juillet 2025, SiPearl a annoncé la clôture de sa série A à 130 millions d’euros. Une dernière tranche de 32 millions associait l’EIC Fund, French Tech Souveraineté dans le cadre de France 2030, et le nouvel investisseur taïwanais Cathay Venture.
La commande pour JUPITER constitue, selon le communiqué de septembre, le premier chiffre d’affaires significatif lié à Rhea1. Aucun montant ne figure dans cette annonce. Le passage des financements de développement aux revenus clients devient donc un indicateur central, même si cette première référence ne démontre pas encore la rentabilité du modèle.
Pour les ETI, le prochain enjeu sera l’accès aux usages
La trajectoire française se poursuit avec Alice Recoque, le futur supercalculateur installé au CEA, à Bruyères-le-Châtel. GENCI annonce une partition dédiée aux processeurs Rhea2 de SiPearl, aux côtés de composants AMD. Le projet représente 554 millions d’euros d’investissement, couvrant cinq années d’exploitation, et prévoit un accès pour la recherche comme pour l’industrie.
Pour une ETI, l’opportunité ne suppose donc pas nécessairement l’achat de processeurs. Elle peut passer par l’accès à des infrastructures mutualisées. Toutefois, GENCI précise que les ressources d’Alice Recoque feront l’objet de candidatures et de sélections de projets. L’accès ne sera pas automatique : l’accompagnement des utilisateurs et la préparation des applications comptent autant que le matériel.
Enfin, SiPearl prévoit Athena1, une déclinaison destinée notamment à la défense et à l’aérospatial, au second semestre 2027. L’entreprise envisage de confier ultérieurement son assemblage à des spécialistes européens, après une première phase taïwanaise. Pour les fournisseurs industriels français, cette perspective reste un objectif de filière, pas une commande acquise.

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