Forges de Tarbes : l’approvisionnement en acier met à l’épreuve la montée en cadence de la filière défense française
Un contrat pluriannuel ne suffit pas à faire tourner une forge sans acier. À Tarbes, des salariés alertent sur le retrait de matières premières appartenant à KNDS, alors que leur usine traverse des difficultés financières et industrielles.
L’enjeu dépasse la soixantaine d’emplois du site. Les Forges de Tarbes disposent d’un savoir-faire stratégique dans les corps creux d’obus de 155 mm. Leur situation concerne directement les PME et ETI de défense : la continuité des approvisionnements conditionne toute montée en cadence.
Des engagements commerciaux face à une fragilité industrielle
Le contraste est net avec l’engagement annoncé le 22 décembre 2025. KNDS France avait alors conclu un contrat de trois ans avec les Forges, reconductible pour trois années supplémentaires. Cet accord remplaçait les commandes annuelles et devait accompagner le développement des capacités industrielles.
Le communiqué sur le contrat de fourniture de corps d’obus mentionne entre 60 000 et 150 000 corps creux pour la période 2026-2028. Il ne présente pas cette fourchette comme un volume annuel. Cette distinction importe pour apprécier la visibilité commerciale du fournisseur.
Les Forges s’engageaient aussi à doubler la capacité allouée si KNDS France le demandait. Toutefois, cet engagement capacitaire ne renseigne pas sur les volumes effectivement produits ou livrés depuis janvier 2026. Il ne garantit pas davantage la disponibilité des matières premières.
Les salariés demandent un calendrier d’approvisionnement
Dans une lettre ouverte datée du 6 octobre 2026, des salariés affirment qu’aucune nouvelle livraison de matière première n’est arrivée depuis le début de l’année. Selon eux, l’usine a poursuivi son activité en consommant progressivement un stock présent sur place, mais appartenant à KNDS.
Ils indiquent désormais que leur client historique récupère les barres d’acier restantes et que leur enlèvement a commencé. Leur question résume l’urgence opérationnelle : « Avec quelle matière allons-nous produire une fois ce stock épuisé ? » Ils réclament également les dates des prochains approvisionnements.
Le document ne précise ni le tonnage encore disponible ni le délai avant son épuisement. Il ne permet donc pas de dater un éventuel arrêt faute d’acier. En revanche, il fait apparaître une incertitude sur les conditions matérielles de poursuite de l’activité.
Les salariés dénoncent aussi une gouvernance peu lisible, des incertitudes salariales, des équipements vieillissants et des pannes répétées. Ils regrettent d’avoir appris le départ de l’acier par un salarié plutôt que par la direction. Leur demande porte sur un projet industriel durable, avec l’intervention de l’État.
KNDS indique suivre la situation avec attention, sans commenter davantage. Les éléments disponibles ne permettent pas d’établir les motifs du retrait des stocks ni ses modalités contractuelles. Aucun calendrier de remplacement des matières premières ne ressort des informations communiquées.
Pour les ETI, la visibilité commerciale ne remplace pas la trésorerie
Le dossier illustre une distinction essentielle pour les sous-traitants industriels : disposer de débouchés et disposer des moyens de produire constituent deux enjeux différents. À Tarbes, les engagements commerciaux coexistent avec les difficultés opérationnelles décrites par les salariés.
L’analyse doit donc porter sur trois dimensions : l’approvisionnement, la maintenance et le financement du cycle de production. Une annonce de volumes futurs ne permet pas, à elle seule, d’apprécier ces besoins. Pour les ETI de défense, ce cas rappelle l’importance d’articuler contrats clients et ressources industrielles.
La propriété des stocks constitue également un point central. Selon la lettre, l’acier appartient au donneur d’ordre, non à la forge. Sa présence dans l’usine ne signifie donc pas que celle-ci peut en disposer durablement. Cette distinction éclaire l’inquiétude des équipes, sans préjuger des droits contractuels des parties.
Une cession envisagée, mais pas une solution acquise
Europlasma, groupe industriel propriétaire des Forges depuis 2021, a annoncé le 10 avril 2026 des négociations exclusives avec un investisseur français. Le projet porte sur ses activités de défense, pour 150 millions d’euros, et non sur les seules Forges de Tarbes. L’annonce initiale visait une finalisation au plus tard le 15 octobre 2026, sous plusieurs conditions.
Le 25 juin 2026, Europlasma a confirmé la poursuite des discussions, sans annoncer leur conclusion. Il faut donc distinguer le calendrier envisagé d’une cession effectivement réalisée. Ce communiqué ne constitue pas une garantie de financement immédiat pour Tarbes.
Dans une réponse publiée au Sénat le 3 septembre 2026, le ministère des Armées indiquait accompagner le projet de cession. Il précisait que la Direction générale de l’armement veillait au respect des engagements opérationnels et à la souveraineté nationale. L’alerte d’octobre pose désormais une question concrète : comment assurer la continuité industrielle pendant ces discussions ?

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