Eurenco accélère sa montée en capacité industrielle malgré le départ de son PDG Thierry Francou et prépare une succession stratégique
Le départ annoncé de Thierry Francou au 31 décembre ouvre une phase sensible pour Eurenco. Le groupe public aborde ce changement de direction alors qu’il accélère ses capacités de poudres, d’explosifs et de charges modulaires, au cœur de la remontée en cadence européenne des munitions.
Le calendrier interpelle. Thierry Francou avait été nommé président-directeur général d’Eurenco Holding par décret du 6 juillet 2026, sur proposition du conseil d’administration du 28 avril. Les éléments publiquement accessibles ne permettent pas, à ce stade, d’identifier son successeur ni les motifs de son départ.
Un changement de gouvernance au milieu d’un cycle industriel hors norme
Depuis 2019, Eurenco s’est imposé comme un maillon critique de la souveraineté industrielle française. Le groupe, détenu par l’État, fabrique des matériaux énergétiques destinés notamment aux munitions, à la propulsion et à la pyrotechnie.
Le défi dépasse la seule continuité managériale. Dans cette industrie, les investissements se déploient sur plusieurs années. Ils exigent des qualifications techniques, des autorisations réglementaires, des chaînes d’approvisionnement sécurisées et une relation étroite avec les donneurs d’ordres publics.
En 2024, Eurenco a réalisé 478 millions d’euros de chiffre d’affaires, en hausse de 36 % sur un an. Le groupe a aussi enregistré 2,2 milliards d’euros de prises de commandes. L’Agence des participations de l’État indiquait alors un objectif de chiffre d’affaires supérieur à 500 millions d’euros en 2025, avec une rentabilité significative.
Cette trajectoire transforme le profil du groupe. Eurenco n’est plus seulement un fournisseur spécialisé de la base industrielle et technologique de défense. Il devient un opérateur central dans la sécurisation des composants énergétiques, longtemps considérés comme l’un des goulets d’étranglement de la filière munitionnaire européenne.
Bergerac et Sorgues, pivots de la montée en capacité
La priorité industrielle reste la poudre propulsive de gros calibre. Eurenco a relocalisé cette production à Bergerac afin de réduire la dépendance française à des capacités étrangères. La nouvelle unité doit compléter les installations existantes et soutenir la production de charges destinées notamment à l’artillerie de 155 millimètres.
Selon les données présentées par la Direction générale de l’armement, l’usine de Bergerac dispose d’une capacité annuelle de 1 200 tonnes de poudres de gros calibre. L’objectif affiché est d’atteindre 1 800 tonnes. Cette progression représente un levier déterminant pour augmenter les livraisons de charges modulaires nécessaires aux obus d’artillerie.
Le cycle d’investissement ne se limite pas à la Dordogne. Entre 2024 et 2026, Eurenco a prévu de consacrer plusieurs centaines de millions d’euros à l’augmentation de ses capacités sur l’ensemble de ses sites. Le groupe investit notamment à Sorgues, Bergerac et Clermont, ainsi que dans ses implantations européennes.
Pour les ETI françaises de la défense, cette dynamique est structurante. Elle entraîne des besoins en automatisation, équipements de procédés, maintenance industrielle, contrôle-commande, traitement des matériaux, sécurité des sites et recrutement de profils qualifiés. La hausse des cadences d’Eurenco rejaillit donc sur un réseau dense de sous-traitants et de fournisseurs spécialisés.
Une stratégie de consolidation et d’intégration de compétences
Le développement du groupe s’est aussi appuyé sur la croissance externe. En décembre 2024, Eurenco a acquis Thiot Ingénierie, société française spécialisée dans les essais balistiques, la dynamique rapide et la physique des chocs. L’opération renforce ses compétences en qualification, ingénierie des matériaux et technologies d’impact.
Le groupe avait auparavant acquis Manuco, fabricant de nitrocellulose énergétique à Bergerac. Cette acquisition visait à sécuriser un approvisionnement entrant dans la composition de nombreux produits d’Eurenco. Manuco employait alors 76 salariés et réalisait 17 millions d’euros de chiffre d’affaires.
Cette logique d’intégration illustre un enjeu majeur pour le Mittelstand français : maîtriser les intrants critiques plutôt que dépendre de marchés mondiaux volatils. Dans les filières de défense, la performance commerciale dépend autant de la capacité à produire que de la disponibilité des matières premières, des savoir-faire et des moyens d’essais.
Eurenco poursuit en parallèle son internationalisation industrielle. En mars 2026, le groupe et la société slovaque ZVS Holding ont signé un mémorandum pour créer à Strážske une capacité commune consacrée aux systèmes de charges modulaires d’artillerie. Le projet vise les besoins des armées des pays membres de l’OTAN.
La priorité : préserver l’exécution industrielle
Le prochain dirigeant devra d’abord garantir l’exécution des programmes engagés. Les cadences annoncées, les investissements en cours et les partenariats européens exigent une gouvernance stable. Toute rupture dans le pilotage pourrait compliquer les arbitrages entre financement, sécurité industrielle, recrutement et priorités clients.
La succession constituera aussi un test pour l’État actionnaire. Eurenco opère dans une filière où les décisions industrielles ont des effets directs sur l’autonomie stratégique française. La capacité à maintenir le rythme des investissements pèsera donc davantage que la seule nomination d’un nouveau dirigeant.
Pour les ETI de la défense, le message est clair : la remontée en puissance des munitions s’inscrit dans la durée. Les fournisseurs capables de répondre aux exigences de qualité, de traçabilité et de sécurité peuvent y trouver des débouchés récurrents. Mais ils devront, eux aussi, financer leurs propres montées en capacité.
La transition au sommet d’Eurenco intervient ainsi au moment où l’entreprise doit convertir un portefeuille de commandes record en livraisons industrielles. C’est cette continuité opérationnelle, plus encore que le changement de nom à la direction, qui déterminera la portée de l’étape à venir.

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