Pétrole et ETI françaises : la baisse de la demande ne protège plus des tensions d’approvisionnement, des stocks au plus bas et d’une forte volatilité
Un marché peut voir la demande reculer et, pourtant, manquer de barils. C’est la situation qui se dessine pour 2026, avec une baisse attendue de 1,1 million de barils par jour, tandis que les stocks commerciaux de l’OCDE tombent à leur plus bas niveau depuis 1990.
Pour les ETI françaises, l’enjeu n’est pas théorique. Cette configuration crée un double risque, à la fois sur le prix et sur la disponibilité physique, donc sur les délais, les primes logistiques et la couverture des achats d’énergie.
Un retournement de cycle qui ne ressemble pas aux précédents
En début d’année, le scénario central tablait encore sur une hausse de la demande mondiale en 2026. Les projections se situaient alors autour de 0,8 à 0,9 million de barils par jour supplémentaires par rapport à 2025.
La trajectoire se renverse désormais. L’Agence internationale de l’énergie anticipe au contraire une contraction de 1,1 million de barils par jour, soit près de 2 millions de barils par jour d’écart avec les estimations publiées quelques mois plus tôt.
Ce basculement s’explique par un renchérissement durable des carburants, un ralentissement de l’activité dans plusieurs grandes économies, et l’effet cumulatif de l’efficacité énergétique et de l’électrification, surtout dans les transports. Pour la première fois depuis la crise du Covid, la consommation mondiale de pétrole recule sur une année complète.
Ormuz : quand la géopolitique bloque des flux que la demande ne remplace pas
La baisse de la demande ne suffit pas à expliquer la tension. Le choc vient d’abord de la chaîne d’approvisionnement, avec une désorganisation des flux maritimes au Moyen-Orient.
Le détroit d’Ormuz reste un point de passage critique. Selon l’Agence internationale de l’énergie, environ 20 millions de barils par jour de brut et de produits pétroliers y ont transité en moyenne en 2025, et près de 15 millions de barils par jour de brut, soit environ 34% du commerce mondial de brut. Les flux sont majoritairement orientés vers l’Asie.
Dans ce contexte, la guerre a provoqué une paralysie partielle du détroit. En mars, les exportations de la région ont chuté de plus de 10 millions de barils par jour à leur point bas, selon l’estimation citée dans le scénario de marché.
Un accord annoncé entre les États-Unis et l’Iran doit rouvrir la voie à une reprise progressive du trafic. Toutefois, des contraintes opérationnelles et politiques continuent de peser sur les flux. Les risques sécuritaires, les dégâts sur certaines infrastructures et l’incertitude réglementaire rallongent les délais de réacheminement et compliquent l’assurance des cargaisons.
Livraisons en baisse, stocks en chute : l’équation qui piège les industriels
Le signal le plus structurant pour 2026 est la baisse des livraisons. Au deuxième trimestre 2026, les volumes livrés auraient reculé d’environ 5% en glissement annuel. Il s’agit de la première baisse trimestrielle depuis 2020, mais les causes n’ont plus rien à voir : ce n’est pas une demande qui s’effondre, c’est une offre qui se grippe et des routes maritimes qui se tendent.
Les stocks absorbent le choc, mais ils se vident vite. En avril et mai, la baisse cumulée des stocks observés atteint environ 220 millions de barils, avec une fonte particulièrement marquée dans les pays de l’OCDE.
Dans l’OCDE, les réserves commerciales retombent à leur plus bas niveau depuis 1990. Ce point est central pour les acheteurs industriels : les stocks jouent un rôle d’amortisseur entre consommation et livraisons effectives. Quand le coussin disparaît, la volatilité se transmet plus vite aux prix et aux disponibilités.
Une partie des volumes manquants a été couverte par des prélèvements dans les stocks, y compris dans certaines réserves stratégiques. Cette décision limite la flambée immédiate, mais elle réduit la marge de manœuvre en cas de nouveau choc d’ici à 2027.
Ce que cela change pour les ETI françaises : du prix du baril au “risque de livraison”
Avant la crise, nombre de scénarios envisageaient un Brent moyen entre 60 et 75 dollars le baril en 2026, avec un biais baissier si l’activité ralentissait. La combinaison d’une demande en repli, de flux perturbés et de stocks au plus bas modifie la matrice de risque.
Désormais, le sujet dominant devient la volatilité. Les pics de prix peuvent apparaître dès qu’une rupture logistique ou politique survient, même si la tendance de fond de la demande est baissière.
Pour les ETI, le risque se déplace du seul “niveau de prix” vers un triptyque plus opérationnel : disponibilité physique, délai d’acheminement et coût complet rendu site. Dans les achats, cela se traduit par davantage de primes de risque, des arbitrages plus fréquents entre contrats et spot, et une exposition accrue aux aléas d’assurance maritime.
Les ETI industrielles les plus exposées sont celles dont la facture énergétique est intégrée dans le coût de revient, et celles dont la chaîne logistique dépend fortement du diesel, du fioul, ou d’intrants pétrosourcés. Cela concerne notamment la plasturgie, la chimie, certains segments de l’agroalimentaire, la logistique, et une partie de la sous-traitance automobile.
Du côté des raffineurs et des distributeurs, les marges se retrouvent davantage indexées sur la logistique et la disponibilité des cargaisons que sur la seule dynamique de demande. À court terme, une tentation apparaît : augmenter les stocks opérationnels. Mais si ce réflexe se généralise, il peut accentuer la tension sur un système déjà fragilisé.
Perspectives 2027 : une fenêtre de reconstitution, sous conditions
Pour 2027, un scénario évoque une remontée modeste de la demande mondiale, d’environ 2 millions de barils par jour, tandis que l’offre pourrait rebondir de près de 8 millions de barils par jour, grâce à la remise en route de capacités existantes et à de nouveaux projets. Sur le papier, cela ouvre une fenêtre pour reconstituer progressivement les réserves de sécurité.
Mais cette trajectoire reste fragile. La production est concentrée chez quelques grands acteurs. De plus, l’incertitude géopolitique demeure élevée. Enfin, les arbitrages budgétaires entre investissements pétroliers, transition énergétique et contraintes climatiques peuvent retarder ou réduire certains volumes.
Pour les ETI, la leçon est claire : la destruction de demande liée aux prix et à l’électrification ne protège pas automatiquement contre des épisodes de pénurie, si les flux physiques restent vulnérables. Dans ce nouveau régime, la question de pilotage n’est plus seulement “combien consommer”, mais “quelle marge de sécurité conserver” dans les approvisionnements.
Dans les mois à venir, les directions achats et les directions financières des ETI auront donc intérêt à requalifier leur risque énergie. Il devient un risque de continuité d’activité autant qu’un poste de coût.

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